Alors qu’au cours du XXème siècle les femmes ont eu tout le loisir d’exprimer leur personnalité au travers de leurs vêtements grâce à une garde-robe de plus en plus libérée, le vestiaire masculin est resté presque immuablement concentré en une pièce quasi unique et pour le moins conventionnelle : le costume. Comment dès lors, lorsqu’on est un homme, marquer sa singularité par son style, se différencier de la masse, sortir de l’ennui ?

Créateur, photographe, designer, Paul Smith transforme et décale depuis quarante ans le vêtement pour homme.
– Son inspiration ? Il la puise partout autour de lui, mais surtout dans l’imaginaire du rockeur, qui incarne plus que tout autre l’homme Paul Smith.
– Sa signature ? Le « twist », l’intégration de détails qui réveillent discrètement les classiques, autant de touches de couleurs pop, motifs de pin-up ou imprimés psychédéliques qu’il sème sur les doublures des costumes, à l’intérieur des cols ou sur les boutonnières.
A la tête de 400 boutiques de Londres à Tokyo et de 12 lignes de vêtements, anobli par la reine d’Angleterre, habilleur de David Bowie et Tony Blair, il est aujourd’hui considéré comme la référence de l’élégance masculine.

Dans son documentaire « Paul Smith, gentleman designer » diffusé en novembre 2011 sur Arte, Stéphane Carrel dresse du plus anglais des créateurs de mode un portrait aussi léger qu’éclairant. Cet article en retrace les grandes lignes, des origines anglaises à une inextinguible aspiration au bonheur.

Une vision atypique

Ce qui rend si universellement désirables les vêtements Paul Smith, c’est qu’ils véhiculent avant tout un univers. Paul Smith, qui n’a pas fait d’école d’art, est tombé dans la mode par hasard et a appris sur le tas : il n’est pas un technicien du vêtement mais un pourvoyeur d’idées, un inspirateur inspiré. Lors de la grande réunion biannuelle qui doit déterminer les choix artistiques des nouvelles collections, il ne propose pas de croquis tout faits mais opte pour le dialogue, rassemble ses stylistes autour d’esthétiques puisées dans l’histoire de la mode, l’histoire de l’art ou la culture environnante, en particulier musicale. Quand il dirige une séance photo, son objectif n’est pas de montrer le vêtement dans ses moindres détails mais de capter une ambiance, de retrouver la pouvoir d’évocation qu’il a apprécié sur une pochette d’album ou une photo de presse. Quand il sort de son showroom, c’est pour côtoyer de nouveaux mondes et se mettre à nouveau en péril en photographiant danseurs et danseuses du Royal Ballet.

C’est cette volonté de ne pas dissocier la forme et le fond, le créateur et ses muses, le business et l’art, qui fonde son succès dans le monde entier. A Londres, sa terre d’origine ; à Paris, qui l’adule ; mais aussi à Tokyo, où la marque est commercialisée dès les années 80 et connaît un succès croissant là où tant d’autres stylistes de talents ont échoué. Paul Smith, lui, se rend au Japon une fois par an, pour superviser le développement local mais surtout pour communiquer ce qui fait l’essence sa marque, via des interviews, des interventions, et même des séances de dédicaces ou de photos avec ses « fans ». C’est qu’il a compris que les gens achetaient ses vêtements avant tout pour ce qu’ils représentent : des origines, des centres d’intérêt, un mode de vie, une personnalité. Et même si l’industrie de la mode ne le prend pas toujours très au sérieux, il est conscient que c’est cette singularité, qu’il cultive en toute humilité, loin des tendances et de la mode à tout prix, qui touche réellement les gens. Et qui les rend heureux.

LE PARADOXE ANGLAIS

Dès l’enfance, Paul Smith a été en contact avec une certaine forme de fantaisie artistique. Son père, photographe amateur, avait installé une chambre noire dans son grenier. Il adorait par-dessus tout les photomontages, comme celui où l’on voit Paul enfant exultant sur un tapis volant au-dessus du Royal Pavilion de Brighton. Et il a transmis à son fils ce sens aigu de l’observation, cette capacité à voir ce que les autres ne voient pas.

Mais Paul Smith est surtout un enfant des années 60, période très inventive qui a vu la transgression de toutes les règles, et notamment artistiques, en matière de graphisme, d’architecture, de photographie mais aussi de mode. Ce sont les années rock, celles des vêtements moulants et du maquillage outrancier.

Ce sont aussi les années du dandysme, où les jeunes hommes de bonnes familles anglaises se rebellent contre leur éducation bourgeoises et empruntent les tissus du vestiaire féminin pour leurs costumes, qu’ils continuent malgré tout à faire confectionner à Savile Row, dans les mêmes boutiques que leurs pères. Cette Angleterre de paradoxes qui se crée une voie entre tradition et excentricité, délibérément non-conformiste et friande d’autodérision, est le terreau du travail créatif de Paul Smith.

Le futur styliste a quitté l’école jeune et commence à travailler comme vendeur dès l’âge de 15 ans. Adolescent, il rêve d’être coureur cycliste mais un grave accident à 18 ans l’oblige à passer trois mois à l’hôpital. Alors qu’il fête sa sortie avec des amis dans un pub de Nottingham, il entend à la table voisine des étudiants en art parler de graphisme, d’architecture, de photographie, s’animer pour le Pop Art, le Bauhaus, Le Corbusier, Carnaby Street… Serait-il possible de gagner sa vie en faisant des choses « aussi cool » ? De rencontres en rencontres germe l’idée d’ouvrir une boutique de vêtements. En 1969, sa petite amie, Pauline Denyer (aujourd’hui sa femme), qui a été formée au Royal College of Art à une époque où l’on créait encore la mode de façon artisanale, à la main et sur mesure, lui apprend la couture à la maison. En 1970, Paul Smith ouvre sa première boutique à Nottingham. Dès ses premières collections, il transgresse les codes. Au départ presque par nécessité : n’ayant pas les moyens d’acheter des tissus originaux, il distingue ses chemises blanches ou à rayures par des détails, un bouton fantaisiste, une boutonnière contrastante… qui permettront à l’homme qui les porte d’exprimer sa personnalité sans tourner au ridicule. En 1978, alors que la mode est aux coupes classiques et aux teintes sages, kaki, beige ou gris, il réveille le vestiaire masculin par des associations de couleurs contrastées, introduisant du rouge framboise, du jaune ocre ou du bleu vif. Il est, dès alors, considéré par la presse comme le meilleur styliste anglais de son temps.

« L’INSPIRATION EST PARTOUT »

« You can find inspiration in everything. If you can’t then you are not looking properly »

Serait-ce le fruit de son identité « british » ? Le fait est que Paul Smith refuse de prendre la vie trop au sérieux. Ni caricature de business man aux idées arrêtées sur son chiffre d’affaire, ni créateur-démiurge à tendance égotique, le trait majeur de sa personnalité est sans doute son ouverture d’esprit, son approche ludique du monde qu’il double d’une humilité teintée d’humour, revendiquant ses sources d’inspiration et les partageant avec un plaisir non feint.

Curieux invétéré, il aime à sillonner les villes, appareil photo sous le bras : les rues de Paris dont il apprécie la répétition visuelle des perspectives ; mais aussi les marchés aux puces comme celui de Portobello où il se rend tous les vendredi matin pour chiner des vêtements anciens ; ou les fêtes foraines, qu’il adore et considère comme de véritable lieux d’exposition d’un art qui ne se prend pas au sérieux. De ces périples, il tire un motif d’imprimé pour un foulard ou un portefeuille, une manière de monter une poche ou une manche, une ambiance.

Collectionneur aguerri, il accumule les objets et les notes. Les œuvres d’art, d’abord, qui nourrissent son regard : ainsi les dessins au crayon levé de Cy Twombly lui inspirent un imprimé de cravate et de foulard. Les vêtements vintages et catalogues de coupons anciens, ensuite, dont il aime à détourner les formes et les motifs sans jamais rien copier littéralement. Mais également nombre d’objets rapportés de voyages ou que des passionnés de la marque lui envoient, jouets, bibelots et autres gadgets qui peuplent son bureau et son imaginaire. Les pensées enfin, qu’il note sur de petits bouts de papier soigneusement classés dans un range-document, et qui fonctionnent comme autant d’aide-mémoire et de garde-fous.

Passionné de musique, il maîtrise à la perfection les codes vestimentaires du rock des années 60 et 70, qui a pratiqué en avant-gardes le mélange des genres, alliant les costumes aux manteaux en fourrure et aux cheveux longs. Ces artistes ont promu de nouveaux looks en introduisant les couleurs vives via le folk ou des silhouettes plus proprettes et un peu ternes avec le krautrock. Ils ont créé une mode à la fois subversive et détendue qui était avant tout une façon d’être. C’est cet univers « rock », non-conformiste, un peu idéaliste, un peu énervé mais toujours décalé que Paul Smith revendique depuis toujours dans ses vêtements. Pour autant il ne s’agit pas de virer rétro en réalisant des copies conformes de vêtements d’époque : les matières se font plus fluides et plus douces, les coupes plus modernes, les couleurs plus flashy, typiquement « smithy ». Et lorsqu’il imite Mitch Mitchell, qui se faisait faire une veste sur mesure dans des rideaux d’occasion, il détourne le principe avec des rideaux de chambre d’enfant, à imprimé animalier. Mais l’allure perdure : la meilleure preuve en est sans doute que le créateur compte parmi ses clients bon nombre de musiciens, dont des légendes vivantes du rock comme Jimmy Page.

RENDRE LES HOMMES HEUREUX

Selon Hamish Bowles, journaliste de Vogue, Paul Smith a véritablement révolutionné la mode au masculin : « Paul est apparu une époque assez bizarre de la mode masculine, au début des années 80. Il a repris les éléments très classiques du vestiaire britannique masculin avec une nouvelle approche subversive, sans être effrayante pour autant, une approche acceptable, portable, même pour des hommes que la mode n’intéressait pas forcément. Il est certainement l’un des premiers à avoir donné aux hommes l’envie de consommer de la mode. Je ne dirais pas qu’il a féminisé la mode masculine mais c’est vrai qu’il y a apporté beaucoup de couleurs, des imprimés et d’étoffes qu’on considérait comme ne pas convenir à la mode masculine de l’époque. Pour cette raison, il est le plus britannique des créateurs. Bien sûr il y a Vivienne Westwood qui joue sur d’autres aspects de la culture anglaise, comme le punk ou les portraits du XVIIIème siècle. Mais grâce à une approche cohérente il a construit sa marque en revisitant les icônes britanniques, un peu comme Ralph Lauren avec la culture américaine. »

En lui fournissant un moyen original mais toujours digne d’exprimer sa personnalité au quotidien, Paul Smith a beaucoup apporté à l’homme dans le domaine de la mode. Avant lui, porter des chaussettes de couleurs, une cravate vive, une chemise à fleurs, ne se faisait pas. Aujourd’hui, c’est le comble de l’élégance et le signe d’un goût affirmé.

Pour autant Paul Smith n’a pas féminisé la mode masculine : cet affranchissement des codes du vêtement traditionnel est pour lui avant tout à lier à l’univers du rock, masculin s’il en est. Le styliste n’a d’ailleurs rien contre une touche d’humour viril : quand il ne cache des pin-up dans ses portefeuilles ou au revers de ses ceintures, la figure de la femme nue fait partie intégrante de la décoration de ses boutiques.

En décalant ainsi le vêtement traditionnel, Paul Smith a donné aux hommes une liberté et une légèreté nouvelle dans l’acceptation et l’affirmation de ce qu’ils sont. L’homme Paul Smith n’est pas parfait, mais il a du style et un ton. Et surtout, c’est un homme heureux. Ainsi le styliste briefe-t-il ses mannequins avant qu’ils ne foulent le catwalk : « Rien de trop exagéré ou théâtral, pas de poses, pas de danse. Et vous avez le droit de sourire ! Surtout amusez-vous ! (Try to be silly !) ». Car ce que prône le créateur dans ses vêtements, c’est avant tout cette manière d’être au monde, curieuse et amusée, qui rend la marque si attachante. Après tout, ce qu’a toujours recherché Paul Smith au cours de ces années qui lui ont apporté, presque malgré lui, la gloire et la célébrité, ce n’est rien de plus que « passer une bonne journée ».

à partir du documentaire de Stéphane Carrel diffusé sur Arte le 22 novembre 2011 : « Paul Smith, Gentleman Designer ».

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